Home / Actualité / HAITI “LE PAYS SOI-DISANT MAUDIT” EST VÊTU D’UN MANTEAU D’OR

HAITI “LE PAYS SOI-DISANT MAUDIT” EST VÊTU D’UN MANTEAU D’OR

 

Dans l’île la plus pauvre du monde, les forçats de la mine risquent leur vie à chaque instant.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

De fait, la mine de Lakwev est illégale. Niché sur un haut plateau à deux heures de piste de Ouanaminthe, le hameau évoque un champ de bataille couleur terre de Sienne. En trente ans, les villageois y ont creusé quelque 3 000 trous, à quelques mètres les uns des autres. Six seulement sont encore en activité, mais voilà qu’on en creuse un nouveau. L’endroit n’est pas choisi au hasard, ici il reste de la place. Professeur de géologie à l’université d’Etat d’Haïti, Dominique Boisson n’est pas étonné par la pénurie qui guette Lakwev. Il a pratiqué des prélèvements dans la région : « Le site n’est pas installé sur une source d’or, ce ne sont que des résidus qui s’épuisent très rapidement. » Cette source, le géologue la traque depuis quinze ans pour le compte d’une compagnie minière canadienne, Eurasian Minerals, qui a fait du nord d’Haïti son nouveau terrain de prospection.
Aussi surprenant que cela paraisse, « le pays maudit » est vêtu d’un manteau d’or. C’est le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), dont l’indice a classé Haïti parmi les vingt pays les moins développés du monde, qui en a officialisé la découverte, dès 1972, lors d’une grande campagne d’analyse du sous-sol. Aujourd’hui, certains politiques avancent un potentiel de 15 milliards d’euros ! De quoi allécher les compagnies internationales.

« A l’époque, deux gisements ont été clairement identifiés par le PNUD : Morne Bossa et Grand Bois », raconte Dannel Bélizaire, président de la Géominérale d’Haïti. Le personnage a l’œil qui frise et l’embonpoint fier de la bourgeoisie de Port-au-Prince. Saint-Victor Saint-Juste, doyen de Beaugé, village à flanc de montagne au cœur du secteur de Grand Bois, se souvient que Bélizaire s’est rendu ici à la fin des années 1980. « Il est venu acheter des terres aux agriculteurs pour le compte de la compagnie canadienne Sainte-Geneviève. Un cousin avec qui je partageais des terres en héritage a vendu notre lot sans me prévenir. J’ai beaucoup perdu, à l’époque. » Et, surtout, rien gagné.

LE SAGE DE LA COMMUNAUTÉ PRÊCHE LA PAIX FACE AUX COMPAGNIES QUI S’AGITENT

Mais, à 81 ans, le sage de la communauté ne veut pas d’histoires. Coiffé d’un chapeau de paille, il prêche la paix face aux compagnies qui s’agitent dans les parages. « Quinze ans plus tard, c’est Dominique Boisson qui est monté ici. Il nous a montré des papiers signés par Bélizaire. Ce que nous lui avions vendu appartient maintenant à Eurasian Minerals. » Dans sa cahute, Saint-Victor étale sur une table les papiers administratifs d’une vie. Parmi eux, un contrat signé Eurasian Minerals et Newmont Mining, la deuxième plus grosse compagnie minière du monde. Le texte est rédigé en créole. Il stipule que Saint-Victor a le droit de cultiver les terres qui, désormais, appartiennent au joint-venture des deux firmes. Le jour où elles interviendront dessus, il faudra partir contre une compensation non chiffrée. Au bas des formules juridiques, le vieil homme a apposé son empreinte digitale en guise de signature. « Je ne sais pas lire… » confesse-t-il.

Le sort des communautés comme celle de Beaugé inquiète des associations, qui s’organisent pour faire valoir leurs droits. « Ils ne sauront pas se défendre face à la puissance des groupes occidentaux », s’alarme Ellie Happel, avocate du programme haïtien Global Justice Clinic. « Pour ces communautés qui vivent de ce que leur offre la nature, la mise en production d’une mine pourrait avoir des conséquences dramatiques. » En 2010, quand Eurasian Minerals est revenue à Beaugé, l’entreprise a investi 8 millions d’euros en recherches, installant un camp de 200 personnes et construisant des infrastructures pour son ingénierie. Saint-Victor, et tout le village, a travaillé pour elle. « Je m’occupais de surveiller le moteur de la machine qui perçait le sol. Lorsqu’ils ont trouvé de l’or, j’ai voulu en garder un peu, mais ils m’ont dit que je ne saurais pas quoi en faire ! » s’amuse-t-il, candide.

“JE N’AI PAS ENVIE QUE MES TERRES DISPARAISSENT CONTRE UN TRAVAIL DANS LA MINE”

« La société de Dominique Boisson nous a payés 225 gourdes [4 euros] la journée, et nous a versé des indemnités de 3 500 euros pour faire une tranchée dans notre champ. Une belle somme ! Les Blancs sont repartis en rebouchant tout, et l’on n’en a plus entendu parler. » Saint-Fort Dufresne ne voit pas les choses du même œil. « Tous ne travaillaient pas à la même enseigne. Moi, je m’occupais de refaire la route du village ou de piocher dans la tranchée. D’autres sécurisaient le site de forage. Je ne pouvais même plus marcher sur mes propres terres ! Regardez, nous sommes entourés d’une végétation qui nous fait vivre. Je n’ai pas envie qu’elle disparaisse contre un travail dans la mine, si mine il y a un jour. »

De retour à Lakwev, dans la rivière où l’on sépare le butin de la boue, Rosaline replace le fichu qui la protège du cagnard. Elle affiche un large sourire. Elle patauge pourtant dans la boue avec les autres femmes du village. Quand elle n’est pas à l’école, cette adolescente de 16 ans cherche de l’or pour se constituer un petit pécule et s’occuper de sa sœur, qu’elle emmène en classe tous les jours. Huit heures de marche aller-retour. « Je rêve de devenir médecin, de soigner les gens. Les compagnies minières ? Je ne les connais pas, mais mes parents disent toujours qu’elles ont beaucoup d’argent… »

BY: JÉRÔME HUFFER

Source

Check Also

Diaspora haitienne: vaches à lait du gouvernement haïtien.

Autrefois, avoir un fils ou un membre de famille à l’étranger était une garantie de …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *